La Route Sombre – Ma Jian – Analyse Livresque


Nous devons désormais payer pour avoir le droit de naître et de mourir.

Titre : La route sombretéléchargement (1)

Auteur : Ma Jian

Date de publication : Août 2014

Catégorie : Roman

Genre : Fiction Réaliste

Résumé

Kongzi, Meili et leur fille de deux ans sont obligés de quitter leur petite campagne chinoise pour aller se réfugier au fin fond de la Chine. Kongzi veut un fils et Meili est enceinte mais le programme de planification familiale lancé par le gouvernement chinois s’avère plus répressif que jamais. Une longue cavale commence alors pour trouver un petit coin tranquille où survivre. Une aventure hors du commun et un voyage à travers le Sud de la Chine débute et confronte les personnages à des situations plus difficiles les unes que les autres.

I – Analyse littéraire

Roman qui traite, au delà de l’aspect politique d’une Chine au quotidien difficile, de la souffrance à la quête du bonheur. Et c’est en ce sens que l’on peut comprendre le titre, c’est un cheminement rendu complexe à cause des épreuves de la vie, à la lumière des ombres de la nuit. La route est sombre pour Kongzi et Meili, mais aussi pour l’esprit du bébé qui sommeille en cette dernière. Et, de façon générale, pour toute personne osant s’aventurer sur le terrain imprévisible de la vie.

A travers ce voyage, on remarque une évolution des personnages dans leur personnalité, qui nous laisse interpréter que cet écrit peut être perçu comme un roman d’apprentissage à travers lequel Meili reprend sa vie en main et reprend espoir quant à l’idée de trouver un endroit où le bonheur est enfin possible.

La vie est souvent comparée à un fleuve, tantôt, tranquille, tantôt houleux car le cours de ce dernier n’est pas prévisible. Le champ lexical de l’eau est très présent dans l’œuvre, que ce soit pour évoquer la mer ou bien les eaux du point de vue physiologique lors des divers accouchements de Meili. Ceci est compréhensible car dans beaucoup de cultures, l’eau est symbole de vie.

L’eau est une libération, un bébé meurt et un autre naît. C’est triste mais l’eau qui coule suit son chemin.

II- Analyse thématique

1- Des personnages hors du commun

A- Kongzi l’intellectuel faussaire

Le bon père de famille qui est prévenant au début du récit, se transforme en instituteur négligé lors de sa cavale. Il énonce à profusion des citations de Confucius pour faire bonne figure et répondre au stéréotype de l’intellectuel qu’il veut se donner. Il évoque par exemple le poème Le Classique des trois caractères et les Analectes de Confucius, ainsi que L’art de la guerre de Sun Zi.

Cependant, quelques pages plus tard, on découvre que sa culture ne l’élève pas vraiment car il prend des airs prétentieux et condescendants vis à vis des personnes moins diplômées que lui (et donc moins intelligentes selon lui, alors que les diplômes ne font pas toujours l’intelligence, même s’ils l’alimentent.) A l’image de sa propre femme, Meili, qu’il dénigre à plusieurs reprises, en ne voyant en elle qu’une simple génitrice bonne à mettre au monde des fœtus. Il ne la considère pas en tant qu’être humain à part entière et donc ne se donne pas la peine de dialoguer avec elle : il ne l’écoute pas. De ce fait résulte un réel problème de communication au sein du couple. Et le fait qu’il descende de la 76ème génération de Confucius, n’arrange pas son ego déjà démesuré …

B- Meili : une femme forte

Meili signifie « belle » en chinois. Ce personnage est plein de surprises. J’avoue qu’au début du récit, je ne l’aimais pas du tout car je la trouvais trop soumise. En effet, elle acquiesçait comme le bon disciple exemplaire, à tout les propos de son mari.

Seulement, au fil du récit et au fur et à mesure qu’elle découvre son pays et différents modes de vie, elle semble s’ouvrir au monde peu à peu, telle une fleur qui éclos. Elle remarque par exemple les citadines, bien habillées et indépendantes financièrement. Et prend la décision, après plusieurs mésaventures, de prendre sa vie en main car après la pluie vient le beau temps. Elle comprend que pour atteindre le bonheur, elle n’a ni besoin de son mari, ni de l’état chinois car le bonheur réside dans l’auto-réalisation de ses propres rêves.

Ne dépendez ni de votre mari, ni de l’état pour qu’il vous rende heureuse. Le gouvernement persécute les hommes, et ces derniers persécutent leurs femmes pour se venger et dès qu’elles le peuvent, elles se vengent sur leurs gosses. Et si elles n’en ont pas, alors elles se jettent par la fenêtre.

Alors même que l’état et l’homme semblent posséder la femme chinoise, jusqu’à son intimité, Meili résiste et incarne ainsi parfaitement, une anti-héros, qui passe de femme mariée soumise à femme libérée, épanouie et indépendante.

C- Nan-nan : la fille qu’on aurait voulu garçon pour éviter les problèmes

Personnage qui grandit aussi à travers les pages. En général elle apparaît comme étant la petite fille de ses parents, protégée et aimée même si elle semble plus proche de sa mère parfois, elle préfère sûrement son père (complexe d’œdipe ?) Un passage m’a marquée concernant ce personnage : à un moment on lui propose des bonbons au malt qu’elle refuse en rétorquant qu’elle ne veut pas avoir la bouche cousue.

D- Le bébé mystérieux

Plus elle grandit et plus Nan-nan semble comprendre qu’il y a un problème et que son père aurait préféré avoir un fils. (ça leur aurait évité pas mal de soucis c’est vrai, mais il n’y aurait pas eu d’intrigue) Plus elle prend conscience de tout ceci, de façon parallèle, les bébés mis au monde par Meili se succèdent. Cependant, l’un meurt, étranglé par un pseudo-chirurgien, un autre meurt noyé prématuré et le dernier vit dans le ventre de Meili pendant un certain temps pour naître de façon étrange à la fin du roman. Tout le long du récit, l’esprit incarné par le bébé émet un avis sur la situation comme s’il en avait le recul nécessaire et permet au lecteur de mieux saisir l’action globale du récit.

Par ailleurs, le bébé incarne le sacrifice de Meili, qui endure toutes les souffrances pour le mettre au monde. Le dernier bébé qui survit s’est réfugié pendant 4 ans dans le ventre de sa mère, ce qui est humainement inconcevable et apporte à l’histoire une touche fantastique à la fin.

2- Le rapport à la femme

Le statut de la femme est un thème non négligeable traité par le roman. Dès le début on remarque que ces dernières sont représentées comme la figure familiale protectrice, qui prend soin de ses enfants et garantissent leur éducation. Cependant, à mon sens, une vision machiste éclore au fil des pages en ne voyant en la femme qu’un moyen de mettre au monde un enfant. Selon Kongzi, pour tout chinois qui se respecte, il est du devoir sacré d’engendrer un fils, et une femme ne pouvant pas agir en ce sens manque à son devoir.

On remarque aussi le machisme ambiant, qui se manifeste par exemple lors des passages où Kongzi féconde Meili (parfois sans son consentement) et sans qu’elle y prenne plaisir. Aussi lors du passage où elle attend enfin un garçon et que son mari prend soin d’elle alors que lors de ces précédents accouchements, il n’était pas aussi attentionné.

Cela montre une image allant jusqu’à l’excès, des femmes qui ne sont perçues que comme étant des génitrices et qui sont vouées dès leur naissance, à servir le mari et sa famille.

Les filles appartiennent aux belles familles et elles prendront donc leur nom. Alors que les fils portent en eux, l’héritage de perpétuer la lignée.

3- Une société stratifiée

L’un des points qui rendent le livre de Ma Jian très intéressant, réside aussi dans sa présentation hétéroclite de la société chinoise. Il ne parle pas que des citadins ou des paysans mais il présente les différentes strates de la société, on découvre alors un panel de personnages, en passant par l’ouvrier dans l’usine de vêtements au sein de la zone économique spéciale de Shenzhen, au fabriquant de produits électroniques Apple à Guanzhou pour finir avec la vendeuse de souvenirs près d’un monastère tibétain.

4 – Un peu de culture, entre préjugés ou vérités ? Des découvertes un peu ragoûtantes …

Le roman présente à diverses reprises des découvertes qui laissent le lecteur perplexe, est-ce des réalités, des superstitions ou juste des clichés ?

En voici quelques exemples :

  • Le rapport à l’étranger : les paysans doivent payer une taxe s’ils investissent les villes car ils donnent une mauvaise image des chinois aux étrangers. Les hommes occidentaux aiment bien coucher avec les chinoises pendant leurs voyages d’affaires. Les roches des montagnes sont peintes en vert pour donner l’impression d’un paysage verdoyant, de même que les semences de riz qui sont plantées pour tenir quelques jours et alimenter un paysage de prospérité éphémère.

  • Des milieux hostiles : les enfants mal formés sont revendus à des organisations qui se font de l’argent sur leur dos à travers leur mendicité. Certains parents mutilent même leurs enfants à la naissance pour les vendre et se faire de l’argent car ils ne peuvent les entretenir. Les filles en âge de procréer sont vendues à des night-clubs et les trafics d’organes font fureur. Pour clore ce tableau joyeux, à Guanzhou il paraît que les produits chimiques rejetés par les usines rendent les hommes infertiles.

  • Quelques potions magiques traditionnelles : la sauce soja serait composée de cheveux fermentés. Le placenta servirait de coagulant pour les boules de riz. Le lait en poudre de substitution au lait naturel, serait composé de protéines issues du cuir. La marinade de fœtus rendrait ses messieurs plus virils et aurait des vertus aphrodisiaques. Enfin, le tofu serait nourri dans les eaux usées et le chlore relèverait le goût des champignons.

5 – Des institutions critiquées

Le système politique chinois est remis en cause ainsi que le gouvernement avec sa politique de planification des naissances. Ma Jian est un auteur courageux qui a su prendre du recul et remettre en cause les horreurs commises avec lucidité. J’ai quelques scènes en tête, marquantes de passages du livre qui décrivent avec violence en dénonçant tout ceci. Tel le moment où un fœtus mort baigne de sang dans une bassine en plastique et que personne ne s’en préoccupe ou encore les slogans électrochocs du type : « tranchez les trompes de Fallope de la pauvreté ! Introduisez les stérilets de la prospérité ! »

Le parti politique est tyrannique et fait pression sur ses officiers pour avoir des résultats. Le gouvernement prône ses mesures prises pour la pérennité du peuple chinois, pour redorer l’image de la Chine afin qu’elle recouvre la place qui lui revient dans le monde, pour atteindre un développement économique durable et enfin, pour soi-disant garantir la prospérité de l’avenir de l’humanité du point de vue démographique.

Toute personne qui contredit le gouvernement et qui l’affiche est directement étiqueté de rebelle et dangereux car il pourrait donner des idées aux autres et les mener à réfléchir. Alors que le propre d’un régime totalitaire est de donner suffisamment de moyens de subsistance au peuple, de le divertir afin qu’il ne prenne pas le temps de réfléchir et de prendre conscience que l’état domine l’information, et tout ceci sous revers de démocratie. (Bien oui, je suis libre de choisir quelle chaîne je regarde et quel aliment je mange voyons)

Les rebelles ne sont pas seulement l’ennemi de l’état, mais aussi celui de la classe et les masses ne doivent jamais se laisser manipuler par un petit groupe. Tout les biens saisis sont une propriété de l’état.

Et à partir du moment où l’état lui-même cautionne des actes répréhensibles car il se considère au dessus de la loi, alors c’est la tyrannie.

Outre le fait politique, la religion est aussi critiquée, en étant reléguée au statut de superstitions. On remarque ceci quand Meili s’adresse à une divinité qui évoque des sentiments humains. Le divin ne serait-il que l’idée d’une transcendance se reflétant dans l’esprit de l’Homme ? Ce passage ce teinte de fantastique, on ne sait pas vraiment où est la limite entre le réel et le fictif.

Les mortels n’éprouvent aucune honte à massacrer des innocents mais ils obligent les divinités à punir leurs actes barbares, qu’adviendra t-il du monde ?

Conclusion

Les + de roman  :

  • Une histoire bien ficelée qui évoque avec justesse le panel des paysages naturels/socio-culturels chinois

  • La complexité des personnages qui les rendent intéressants

  • Habileté de l’auteur à faire un récit de plus en plus dramatique tout en gardant une cohérence dans l’histoire

Les – du roman :

  • Descriptions peu ragoûtantes

  • Détails inutiles et répétitions parfois

  • Style chinois un peu lourd mais plus simple à lire que celui de Yu Hua

Cet auteur engagé évoque de façon originale plusieurs sujets propres à la culture chinoise. Ceci rend intéressant son œuvre même si le style de l’auteur me paraît un peu lourd. Ce roman remet en cause l’image dorée de la puissance chinoise qu’on s’en fait en occident. Et l’auteur manie l’action avec justesse de telle sorte qu’il vacille entre réalisme horrifiant et fiction pesante. Plus on avance dans le récit, plus on bascule dans la violence et l’effroi avec les personnages qui vivent une aventure haute en couleurs.

Le thème central, outre la place de la femme et la société chinoise dans sa pluralité, traite de la politique de planification, qui aurait reçue, à ma plus grande surprise, l’aval des U.S.A. Mais ceci n’est pas très étonnant quand on sait que « Mao est mort, tout comme la foi communiste et le parti n’a plus d’idéologie légitime » Alors il vacille aujourd’hui entre une philosophie confucianiste et un système économique capitaliste.

Ma question : la corde entre des politiques et des économies divergentes cédera-t-elle dans le futur, ou au contraire fera-t-elle la force de la Chine dans un espace de plus en plus mondialisé ?

Mots nouveaux : Gecko, type de reptile; Osmanthus, type de plante; Cithare, instrument de musique à cordes pincées

Désolée si j’ai spolié quelqu’un,

Toutes les citations sont de l’auteur Ma Jian,

Merci d’avoir lu jusqu’au bout !

Ameth

Cet article vous a plu ? Je vous conseille celui-ci, Yu Hua Brothers

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4 réflexions sur “La Route Sombre – Ma Jian – Analyse Livresque

  1. En effet, très bonne analyse du livre que j’ai beaucoup aimé au passage !
    A la fin, un point semble être obscur néanmoins, Meili meurt-elle en accouchant de Celeste ?

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